Deuxième partie : Les années nanoréseau

Les élèves et le CDI

(actualisé le )

Le CDI fut inauguré en grande pompe. Les autorités locales, l’Inspecteur d’Académie, le ban et l’arrière ban des élus locaux assistaient à cette cérémonie. On fait les choses en règle, par chez nous. Mais on avait attendu tout de même que le mobilier et les ouvrages, revues et livres, meublent en partie les locaux.

Je me souviens avoir été interviewé, à ma grande surprise, par les journalistes des quotidiens locaux. J’ai conservé cela, religieusement, dans mes archives. Cela vous paraîtra peut être surréaliste et c’est pourtant vrai. Mieux, le jour même de l’inauguration, mon Chef d’Etablissement et moi fûmes conviés à une longue interview en soirée sur les ondes de la radio locale, Radio Anthracite, la bien nommée !! On avait invité aussi beaucoup d’élèves... J’ai conservé la totalité de cet enregistrement, une heure trente de discussions et d’interviews fort significatives, que je viens de réécouter pour l’occasion. Mon Chef d’Etablissement était surtout très intéressé par le fait que je sois originaire du coin. Cela lui paraissait une garantie de stabilité, car il prétendait avec un robuste bon sens qu’avoir un CDI était sans intérêt, s’il n’y avait pas un spécialiste fourni avec, et qui perdure !!

Je suis toujours étonné à cette audition, parce que je redécouvre à chaque fois des élèves possédés par une furieuse envie de lire ! De lire tout..!! aussi bien des romans que des documents ou des revues..! Il faut bien dire que ces enfants manquaient cruellement de livres chez eux, et de ce point de vue, le CDI remplissait parfaitement une de ses missions essentielles...

Mais aussi, j’y redécouvre des élèves somme toute très étonnés qu’on les admette dans le CDI !! En effet je me souviens bien que, la première année, ils n’osaient pas rentrer.

D’abord parce que c’était le seul endroit du collège où l’on trouvait de la moquette, luxe inouï, surtout en plein pays minier. [1] Ensuite parce qu’ils n’étaient pas du tout habitués à cette espèce d’autonomie, de semi liberté, et qu’ils étaient vaguement inquiets de cette subite tolérance. Mais très rapidement, certains d’entre eux se mirent à venir lire et travailler régulièrement, et même, chose remarquable avec le recul, durant leurs après midi de liberté. Il y eut de véritables « piliers de CDI »... En effet, en ces temps là (entre 82 et 90 à peut près), toutes les classes avaient une après midi de liberté dans la semaine, mais on travaillait le samedi matin.

Un autre phénomène m’avait étonné. La grande majorité de ces élèves, c’est curieux lorsque j’y songe maintenant, étaient convaincus, ils me l’ont dit maintes fois, de « n’être pas bons » !! Bons élèves, évidemment, mais aussi bons à quoi que ce soit.. ! Bref, ils se sentaient déshérités, et véhiculaient une mentalité de battus d’avance... Il fallait leur redonner confiance en permanence, ils en avaient besoin. Et je dois dire, avec un rien de fierté [2], que nous y sommes bien arrivés....

Bien sûr, là comme ailleurs, une sélection « naturelle » inévitable a joué, mais nos élèves se sont généralement bien tirés d’affaire, et dans tous les domaines. J’en revois souvent qui sont restés dans la région, ou qui reviennent en vacances.

Je pense à Mouloud, et à son inébranlable bonne humeur, qui me vend du fuel à la pompe, mais aussi des gâteaux sur le marché, et qui, le dimanche se transforme en un très sérieux et très respecté arbitre de « longue » !! Il me parle toujours du CDI, avec une espèce d’attendrissement qui me va droit au cœur ! Je pense à mon ex-élève mais aussi emploi jeune Carole, surnommée l’Abeille, qui me rappelle souvent qu’un jour je l’avais punie parce qu’elle avait perdu un livre. Dotée d’un BTS assistant technique d’ingénieur, elle est devenue récemment Intendante d’établissement scolaire, ayant réussi le concours à sa grande surprise, mais pas à la mienne..!

Je pense à Rachel, prof de français, quelque part du côté de Perpignan, qui m’envoie quelquefois des bonjours sur le mail.. Je pense à Marc, devenu sous officier dans le corps des sapeurs pompiers. Je pense à Saïd et Brahim, les jumeaux infernaux, l’un ingénieur, l’autre traducteur, du côté de Bruxelles. Je pense à Claire, devenue documentaliste, hé oui, il y en a qui ont pris le virus !! Je pense à tel autre devenu cadre chez Darty, à telles autres devenues médecins ou en train de le devenir... Je pense à mon ami Baptiste, ex élève de CPPN, qui est devenu un mécanicien hors pair, grâce à son intérêt très vif pour les motos !! D’ailleurs il passe avec sa moto devant ma porte avec un énorme casque sur la tête, et, comme un jour je lui ai expliqué que je ne risquais pas de le reconnaître, il l’enlève en passant !!

Je pense à tous ceux là et à tous les autres, qui peut-être ont moins bien réussi socialement, mais qui ont bien réussi à réussir leur vie, et c’est cela le plus important.

Quelquefois, et de plus en plus souvent maintenant que je vieillis, et qu’ils se sont faits grands, je ne les reconnais plus dans la rue. Alors ce sont eux qui viennent me saluer ou m’embrasser.

Et comme Marcel Pagnol le fait dire à peu près par l’un des vieux collègues de son instituteur de père :

« Rien que pour ça, cela valait la peine de rester là pendant vingt ans !! »

Quand j’ai lu cette phrase pour la première fois il y a bien longtemps, puisque c’est mon vieil instituteur et voisin qui m’avait offert le livre un jour, quand je quittais l’école primaire, j’avais trouvé que c’était de l’exagération épique. Maintenant je trouve que c’est presque au dessous de la vérité...

P.-S.

La prochaine fois : Après les élèves, les parents

Copyright Alain Gurly (2003)

Notes

[1Cette moquette donnait en effet beaucoup de soucis d’entretien aux femmes de ménage, personnes d’une conscience professionnelle exemplaire, qui se seraient cru déshonorées si elles avaient laissé le moindre grain de poussière !! En effet, la ville était très poussiéreuse à l’époque parce qu’on exploitait des carrières à ciel ouvert situées sur les montagnes juste au dessus de la ville.

[2Un rien, c’est une expression. C’est la seule chose dont je sois vraiment fier de toute ma carrière !!