Deuxième partie : Les années nanoréseau

Inventaire, cotation et système D

(actualisé le )

Si le fonds était assez maigre en ce qui concernait les livres documentaires proprement dits, par contre il était important dans le domaine des revues, de la bibliothèque de lecture des élèves et dans celui des usuels. La bibliothèque comptait environ deux mille livres. Elle avait été constituée depuis une dizaine d’année par le rassemblement de toutes les bibliothèques scolaires de la ville. A cette époque, la littérature de jeunesse était encore balbutiante et l’essentiel des titres représentait ce qu’il est convenu de nommer les « Grands Classiques ». A cela s’ajoutaient les inestimables livres de la collection Nelson, ce qui dira peut être quelque chose aux bibliophiles et aux collectionneurs.

Mais, en plus se trouvaient aussi un grand nombre de collections d’ouvrages destinés à être lus en classe, chaque titre comportant trente cinq à quarante exemplaires. A mon arrivée, il devait y avoir une trentaine de séries de ce genre, à mon départ plus de cent dix !! Le collège (et le CDI) étaient riches, j’expliquerai pourquoi et comment !!

Enfin, il y avait nombre de revues dont en particulier les Textes et Documents pour la Classe, et les fameux BT, issus de la pédagogie Freinet. J’avais, et il y a toujours j’espère, de véritables trésors d’archives : en particulier les tout premiers numéros des BT, dont le N°1, en noir et blanc. En dépouillant tout cela je me sentais une âme d’archiviste ému.

Je logeais tout cela petit à petit dans mes rayonnages de bibliothèque, dûment étiqueté, catalogué, indexé et inventorié, selon les principes rigoureux de la CDU, ce qui engendrait la même curiosité et la même stupéfaction vaguement admirative qu’à Nîmes. Mais j’étais désormais blasé, pressé de mettre le fonds à disposition et cela ne me faisait plus ni chaud ni froid.

A ce moment là, il me fallut résoudre deux problèmes importants.

Vu la grande quantité de livres de série, je ne pouvais pas les stocker sur mes rayonnages au CDI, sous peine de me trouver rapidement à court de place. Il me fallut donc négocier la récupération d’un petit local situé sur la palier à proximité du CDI. Après l’avoir obtenu sans trop de mal, je le baptisai pompeusement « réserve » et commençai à ranger à l’intérieur tous les livres en série...

Mais surtout il me fallait à nouveau résoudre le problème des fiches normalisées, que l’on devait commander chez un imprimeur... pour alimenter le meuble fichier collégial intangible et sacré.

Ce fut la seule chose qui me fut jamais refusée au collège. La seule. Et je n’en ai jamais su clairement la raison. Face à un refus catégorique et définitif, il me fallut trouver une solution de remplacement, un ersatz en quelque sorte. Etant éminemment adaptable à toutes les situations et doté d’une bonne dose d’entêtement, que mes amis appellent de la persévérance, je résolus de fabriquer moi même les fiches !

L’intendance ne pouvait pas résister à un pareil accès de bonne volonté. Elle me procura des plaques de bristol de quatre-vingts centimètres sur quarante, de diverses couleurs, sur mes spécifications. Je traçais alors sur ces plaques des rectangles au crayon, dûment mesurés aux dimensions adéquates, et j’allais ensuite découper ces fiches dans le local du rez-de-chaussée, avec l’aide de mon ami Jean qui officiait là, et où se trouvait aussi la fameuse et indispensable Gestetner. C’est là en effet que trônait le gigantesque massicot hérité de l’inévitable Compagnie des Mines de La Grand’Combe. Jamais je n’avais vu un pareil engin, et je n’en ai plus jamais vu de ma vie.

Je me fais ici un devoir de présenter cet outil à l’admiration des générations futures.

C’était un immense cube de ferraille, probablement de fonte d’ailleurs, tout noir, qui devait bien mesurer plus d’un mètre d’arête. Le poids de ce statif était redoutable. Même à deux on peinait pour le traîner sur le sol où il rayait le carrelage. Sur la plaque du dessus était fixée, à l’aide de puissants boulons (genre locomotive Pacific 231), une véritable lame de guillotine, mue par un levier à crémaillère d’un bon mètre de long, et du diamètre d’un manche de pioche. Le paquet à couper était tenu par un étau bloqué par une vis sans fin.

C’était véritablement imposant et d’une efficacité remarquable. On y coupait avec une netteté parfaite, et d’un seul coup, jusqu’à l’épaisseur de deux ramettes de papier, sans vraiment forcer. Cet engin très pratique a disparu dans la tourmente de la rénovation du collège, et je l’ai toujours regretté. Surtout lorsque j’utilisais la maigrelette et insignifiante cisaille à couper la baguette parisienne qui fut érigée en massicot par la suite, faute de mieux.

Ayant découpé mes plaques de fiches aux bonnes dimensions, il me fallait ensuite tracer à la règle les lignes orthogonales qui partagent ces fiches en quadrilatères inégaux, dans lesquels se répartissaient harmonieusement les diverses indications et cotations de la notice. C’était ennuyeux et très long, ce qui rend imaginatif. Je fis alors réaliser un gros tampon encreur en caoutchouc, qui me permit d’imprimer ces lignes d’un seul coup sur chacune de mes fiches, avec, en prime, la mention du CDI et du collège !!

Enfin, il me fallait perforer les bristol à l’endroit précis destiné à faire passer la tringle de fixation des fiches dans le tiroir. Je trouvai dans un coin de la cave, dans la caverne d’Ali Baba des legs de la Compagnie, un petit perforateur en fonte noire datant certainement du début du XX° siècle, que j’équipai d’une tringle soigneusement mesurée, de telle sorte qu’une fiche qui était ajustée sur le butoir de cette tringle était automatiquement perforée à la bonne dimension et au bon endroit. Cet outil rustique remplit parfaitement son office jusqu’à l’abandon du système des fiches, puis je l’oubliai dans un coin. Par le plus grand des hasards, au moment des travaux de rénovation je trouvai cette relique dans une poubelle. Je l’ai immédiatement recueillie, et je l’ai sur mon bureau au moment où j’écris ces lignes...