Première partie : les années de papier

Média et Multi média

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Je me souviens de notre première dotation en matériels audio. Il y avait surtout des magnétophones à bande, et des électrophones pour disques vinyl. Ces appareil étaient alors spécialement construits pour l’enseignement. Parmi les marques renommées, il y avait Barthe et Tandberg. Le magnétophone Tandberg était construit en tôles d’un bon millimètre d’épaisseur. Quant aux électrophones, c’était des caisses grises en bois épais d’un centimètre, renforcées de plaques de fer aux angles.

Ces engins, d’une robustesse à toute épreuve, auraient subi sans broncher un coup de massue préhistorique. D’ailleurs, Dieu sait s’ils en ont dévalé, des étages, lors de leur transport d’une classe à l’autre.. Inusables et increvables, il y en avait encore dans les greniers de mon dernier établissement, lorsqu’il fut rénové. Je regrette de ne pas en avoir stocké un avant disparition, à ce moment là..en souvenir.!

Revers de la médaille, ces ustensiles pesaient un poids phénoménal. Et je plaignais de tout coeur les collègues professeurs de langues qui devaient emporter ces engins jusque dans leurs salles de classe. C’était alors le début des fameuses méthodes audio-visuelles de langues et tous avaient besoin de ces outils, avec les bandes magnétiques. Ces rubans nous ont causé bien du tourment. On nous les ramenaient souvent emberlificotés, et nous passions de longs moments à les "détortubiller" en les étirant au travers du CDI par dessus les têtes des élèves.. Pour en revenir aux appareils, les collègues masculins se faisaient un point d’honneur à les trimballer vaillamment sans faiblir à travers les escaliers et les couloirs. Mais les dames, au bout de quelques jours, finissaient par envoyer un corps expéditionnaire d’élèves choisis parmi les mieux charpentés de leur classe !!

Nous, on nettoyait les têtes de lecture qui s’encrassaient régulièrement, avec de l’alcool à brûler, et le CDI en restait empuanti de longues heures. On réparait aussi les bandes magnétiques avec un ruban adhésif spécial, dont le prix d’achat faisait bondir l’Intendant de fureur.

Nous avions une bonne collection de disques vinyls, en plus ou moins bon état, qui recelaient surtout les pièces de théâtre classique. La consommation de saphirs était effrayante. J’en avais un plein tiroir, afin de procéder aux changement d’urgence, car aucun appareil n’avait le même modèle !! Lorsqu’on passait dans les couloirs du collège, on entendait souvent rugir les acteurs à travers les portes des salles de classe :

« 
Nous partîmes cinq cents... crrrrrrrr...crrrrrrrrr mais par crrrrrrrrrr.... un prompt renfort...TOC crrrrrr....

Nous nous vîmes ....crrrrrrrrr.... crrrrrrrrrrr...cinq mille... croc....cric..... en arrivant au port !

CRAC !!
 »

Cela... c’était le prof qui arrêtait la machine infernale..

Il y avait aussi quelques rares magnétos à cassette qui allaient remplacer bientôt mes monstres de ferraille, mes dinosaures blindés de la préhistoire du media en CDI.. Mais alors, du point de vue de l’usage, la durée de vie des magnétos-cassette dépassait rarement deux années scolaires. Et leur puissance sonore laissait à désirer...! J’ajoute que ce problème là existe toujours !!

Il y avait aussi les projecteurs de diapos. Aaah ! les collections de diapos !! Quel travail pour inventorier toutes ces photos, pour tamponner et numéroter toutes ces diapos les unes après les autres !! Au bout de quelques années, leurs teintes tournaient dans des tonalités verdâtres ou rougeâtres... Et pour en avoir d’autres, bonjour les crédits.

Nous avions une belle collection de projecteurs dont pas un seul n’était équipé du même type de lampe que les autres. Il en fallait posséder toute une collection pour pouvoir les changer en cas de panne. Les projecteurs, dont au début les passe-vues étaient manuels, se révélèrent à l’usage d’une grande fragilité. Il y avait toujours un problème quelque part. Une fois c’était le passe-vue qui restait coincé. Une autre fois le dit passe-vue transformait les précieuses diapos en confettis. La lampe grillaient, ça c’était un détail, dans la mesure où nous n’étions pas en rupture de stock de lampes de rechange...! Quelquefois l’appareil, trop secoué, perdait son verre anticalorique et les diapos grillaient, ou se déformaient, en pleine projection ! Le CDI était censé réparer ou faire réparer tout ça. On emportait les appareils chez le technicien du CDDP, qui, chargé de ce travail, n’en voyait pas la fin. Il ne pouvait presque plus entrer dans son atelier. Du sol au plafond s’empilaient les mécaniques déficientes. Le malheureux, dépassé, ne pouvait pas aller plus vite que ses heures de travail, et en outre, il me semble bien qu’il allait livrer le matériel réparé...

En plus de tous ces appareils, il y avait l’inénarrable projecteur de films 16 m/m.

En fait, celui que j’avais à Nîmes était neuf et moderne en 1974 !! Mais en arrivant quelques années plus tard à La Grand’Combe, j’en ai eu un (dont je me demande ce qu’il est devenu ?) en fonte, ma parole, en fonte grise, comme un haut fourneau ! D’ailleurs, lui aussi était haut, perché sur une longue et lourde potence en fonte, élégamment recourbée en chassis de harpe. Cet engin, qui devait dater des années 50, marchait mieux, à ma grande stupeur, que celui de mon collège nimois. Il acceptait en effet sans rechigner les films les plus vétustes et les plus abimés !! Les engrenages, qui produisaient sans trêve un bruit granuleux, semblable à celui des moulins à café de ma grand mère, digéraient tous les films !!

Mais à Nîmes, c’était une autre affaire. Sans doute à cause de sa modernité, Monsieur le Projecteur rejetait systématiquement tous les films en mauvais état. Or, c’était le cas de 80% ce ceux que nous recevions !! Notre vie de projectionniste était très dure..

Le cauchemar du collage/réparation du film, rompu en pleine séance, pendant que les gamins hurlaient de joie dans la salle obscurcie, sous les yeux courroucés des collègues qui encadraient le ciné-club, reste un de mes plus mauvais souvenirs de documentaliste. Et bien content lorsque cela ne se produisait qu’une fois par séance. Nous étions devenus des experts du collage à la va vite !

Il fallais commander les bobines très à l’avance, suivant une programmation hebdomadaire bien établie sur l’année scolaire. Une navette apportait et remportait ces lourdes bobines dans leurs emballages de carton marron renforcés de ferrailles aux quatre coins. Nous étions censés donner une appréciation post projection sur le bordereau joint. Je vous laisse deviner quel genre d’appréciation vindicative figurait sur ces bordereaux après une séance où les collages répétés avaient réduits la projection à quia !

Si l’on excepte les magnétophones, le projecteur de diapos résista quelques années avant d’être définitivement supplanté, plus tard, par la video cassette. C’est à cette époque qu’on nous faisait des stages de montages de diaporamas.. J’ai suivi d’innombrables stages de montage au CDDP et au CRDP. C’était un travail monumental que de réaliser un diaporama. D’abord, il faut dire que chez nous, c’est un mal hexagonal, on ne fait pas dans l’à peu près. Dès l’abord, toute nouveauté, tout nouveau projet devient d’une ambition pharaonique. Là où il suffirait d’un lance pierre, on n’hésite pas à enseigner l’usage du canon. Pour fabriquer un vulgaire diaporama afin de rendre compte d’une excursion, on nous faisait quasiment des cours de montage cinématographique, avec scénario, script, et coetera... C’était le parcours du combattant, et je me souviens avoir hanté pendant trois jours avec des collègues les Jardins de la Fontaine à Nîmes, trimballant avec enthousiasme, qui un trépied, qui un projecteur avec une dynamo, ou une batterie, le scriptman ses liasses de feuillets, l’accessoiriste tout un tas d’oripeaux destinés à nous travestir afin de jouer les rôles conséquents inscrits dans le scénario. Je me souviens avoir refait plus de cinquante fois des photos pour qu’un des acteurs (un de nous) puisse simplement être vu selon les canons du septième art, en train de franchir une porte !! Vaste programme... Après quoi, il fallait ajouter de la musique, ou bien, pire, faire des prises de son. Le perchman qui tenait à bout de bras l’immense bâton auquel était fixé le micro devait avoir les muscles de Popeye s’il voulait avoir une chance de ne pas craquer avant 17 heures.. La musique ne devait pas couvrir l’éventuel commentaire et ça c’était vraiment du sport à réaliser avec le matériel de l’époque...Enfin, lorsque tout était prêt il fallait "toper" tout ça en donnant le signal de passage synchro des diapos..

Et, au moment fatidique de la présentation devant un public, il n’était pas rare que le projecteur se coince avec un diapo mal positionnée, ce qui nécessitait alors une réparation fort malencontreuse dans une obscurité seulement troublée par des murmures déçus et réprobateurs !

Cependant, deux ans plus tard, je ne sais plus comment ni pourquoi, arrivèrent alors LE téléviseur, et LE magnétoscope du collège, progrès ultimes et novateurs de la technologie videotesque d’alors. Je ne me souviens plus de la marque du téléviseur, mais je sais que le magnétoscope était un Betamax de Sony. Nous allions devenir pendant quelques temps des acteurs inconscients du match Betamax contre VHS qui se jouait alors... et qui se termina comme chacun sait par la victoire de VHS, pourtant de bien plus mauvaise qualité. Mais les voies du marketing sont impénétrables.

Affamés de nouveautés technologiques, écoeurés de nos ustensiles vétustes et ancestraux dont nous signâmes ainsi l’acte de décès par anticipation certes, mais avec enthousiasme, Francis et moi nous jetâmes sur ces nouveaux engins comme des abeilles sur une tartine de confiture.. C’est ainsi que je devins, pour la première fois de ma vie, un partisan farouche des nouvelles technologies, alors que je ne m’étais jamais posé cette question auparavant.

C’est à peu près à la même époque que je fis fortuitement connaissance pour la première fois avec les ordinateurs.

En effet, une de nos collègues connaissait des personnes qui travaillaient dans les locaux de la Compagnie du Bas Rhône Languedoc à Nîmes. Et, un jour que nous visitions ces locaux, un ingénieur nous fit parcourir la salle des ordinateurs...

C’était des machines énormes de la taille d’un frigidaire. Cela me frappa peu de prime abord, et en tous cas beaucoup moins que lorsque, bien plus tard, je fis un stage chez IBM à Montpellier. Alors là, l’énormité des ordinateurs interconnectés me fit grosse impression... Et, à ce propos, je voudrais signaler une chose qui me donna beaucoup à réfléchir. L’ensemble était réfrigéré par des systèmes extrêmement complexes de circuits d’eau froide... Ce qui, à l’époque, m’avait laissé penser que la prochaine guerre serait gagnée par des équipes de plombiers de haut niveau.

Mais ceci est une autre histoire et je ne suis pas sûr que ce soit toujours vrai aujourd’hui.... J’ajoute ça au cas où mes pages seraient victimes d’espionnage industriel.

On n’est jamais trop circonspect.