Première partie : les années de papier

Fit faber fabricando

(actualisé le )

Ce qui ne signifie pas que je me mis à fabriquer des fricandeaux, activité cévenole bien connue, comme le croyait naïvement un de mes condisciples lycéens, dont le père était boucher à Alès, au temps de mes lointaines études latines.

Mais c’est bien en forgeant que je me fis forgeron. Oh ! Pas sans mal et certes pas sans me donner de nombreux coups de marteau sur les doigts.

Et puis, nous étions vraiment seuls, complètement seuls dans nos établissements. Nous avions, il est vrai, le téléphone, alors que dans les établissements plus anciens, les collègues devaient le conquérir de haute lutte ! C’était un luxe inouï, mais couteux, et nos communications étaient surveillées et comptabilisées, beaucoup plus que ne le sont de nos jours celles des brigands internationaux. Il est vrai aussi que, sur table d’écoute, la teneur de nos conversations entre collègues ressemblait à s’y méprendre à un langage codé :

« Tu crois que 213.321.255.330.216 n’irait pas mieux ?

- Ah ! Non. 213.321 peut-être, mais après je pense que 255, c’est trop peu précis.. Il vaudrait mieux 075.512.30. C’est plus clair ! »

Et ainsi de suite, j’exagère à peine ! Bref, cela vous occupait son homme..

Et les élèves, me direz vous fort justement ? Hé bien , les élèves étaient d’abord venus comme ouvriers manoeuvres au CDI, je l’ai déjà laissé entendre, et la manutention, le travail manuel nous avait forgé déjà parmi eux de solides partisans, et même quelques amis..

Mais ensuite, à force de corner à tous les échos que l’entrée du CDI était non seulement libre mais gratuite et fortement recommandée, nous avons vu arriver les premiers contingents, mus certainement par une saine curiosité. Ils se promenaient devant les rayonnages aux trois-quarts vides, en chuchotant des commentaires qui nous restaient inaudibles, mais on voyait bien à leur comportement qu’ils se demandaient s’ils pouvaient toucher ! Nous nous précipitions alors pour leur expliquer que tout ça était à leur disposition, qu’ils pouvaient s’asseoir pour lire ou feuilleter un livre. Petit à petit, le bruit se répandit au collège parmi les élèves "qu’on pouvait aller au CDI", que "les types du CDI" vous laissaient tranquilles, qu’on pouvait y lire, écrire, et apprendre ses leçons en paix. Ce point acquis, le premier pas était franchi. Les collègues professeurs suivirent alors le mouvement. Dans les premières années, ils venaient surtout travailler sur les dictionnaires et les Encyclopédies, et choisir avec leurs classes des livres de lecture.. Je n’avais pas assez de recul à cette époque avec mon métier pour pouvoir clairement envisager autre chose..

Ce qui me préoccupait beaucoup plus dans les premiers temps, c’était d’avoir un fonds documentaire digne de ce nom. Nous étions pauvres, très pauvres, partis effectivement de rien. Les crédits affectés au CDI pour l’achat de livres étaient, en ces commencements, réduits à leur plus simple expression. Mais un jour, je réussis à mettre le grapin sur un personnage que, en tant que prof, je n’avais que peu fréquenté, le Chef d’Etablissement. Ce personnage, auréolé de tous les mystères que peut recèler un bureau fermé où l’on n’accède qu’après en avoir demandé l’autorisation à une secrétaire, avait pour moi à l’époque, les aspects d’une mystérieuse puissance. La suite de ma carrière fit que j’ai du rapidement me débarrasser de cette image, vu que le Chef d’Etablissement a été sans doute la personne que j’ai le plus souvent persécutée ! Je dois dire que certains me l’ont bien rendu... Mon Chef de l’époque était un brave homme de Chef, que je réussis à trainer jusqu’au CDI afin de lui faire toucher du doigt la vacuité de mes magnifiques rayonnages Borgeaud. "Je vais aviser de vous donner des crédits" me dit-il.

Mais ce ne fut pas si simple. A cette époque là, les crédits d’enseignement étaient ventilés par disciplines. Et la discipline Documentation n’existait pas plus qu’aujourd’hui. Il fallait donc extraire des fameux crédits d’enseignement une somme d’argent destinée à figurer dans la ligne budgétaire nommée "Bibliothèque", ligne représentant administrativement quelque chose qui pouvait éventuellement servir à alimenter les finances du CDI !! Cette amputation de crédits me demanda pour la première fois de ma carrière de Doc, une action diplomatique soutenue pendant plusieurs jours. Je fis mon apprentissage d’orateur et de l’art d’argumenter en salle des professeurs. Je touchais du doigt l’importance des ces contacts directs et de ces discussions, qui valent bien mieux que tous les affichages de la création !! Et pourtant Dieu sait que Francis s’échinait avec talent à faire de belles affiches, des œuvres d’art, ma parole, mais dont l’efficacité réelle était complètement nulle.

J’eus donc des crédits... Mais vraiment infimes, et quand on sait le prix des livres, très insuffisants !